unpublished 5 : la route


Tous les mercredi sur deux, Sébastien Ruiz et Claire Streit envoient un morceau de musique (Sébastien) et une photographie (Claire). C’est la série Unpublished. Nous enverrons des mots pour les accompagner, et écouterons les deux ensemble.

cette semaine gâterie : long morceau et série d’images le tout monté en vidéo.
la vidéo est dupliquée au milieu du texte pour permettre la continuité. Celle là se lance automatiquement.

Depuis dix ans le monde était pour elle une possibilité, l’idée d’exister la traversait avec intermittence, comme l’appétit ou le sommeil. Elle avait connu la joie d’être jeune, celle des voyages et la peine du travail salarié, maintenant elle fuyait avec l’automobile noire sellée de cuir gris que son mari lui avait offert.

Par delà la rambarde du pont, flottaient pour quelques instants encore des sacs plastiques recyclables à quatre-vingt pour cent que des hommes en survêtements à bandes bleu ciel avaient garni sans joie de chatons vivants depuis quelques heures, qui ne miaulaient pas, ignorant encore la difficulté qu’il y a à respirer de l’eau. Depuis l’intérieur sellé de cuir gris de la voiture elle imaginait un peu un paysage du fleuve qui va atteindre la mer ; quelques roseaux, des berges douces, d’épaisses racines amphibies, les incisives orange des ragondins creusant des galeries.

A mesure que la vie avait choisi pour elle la couleur de ses cheveux, celle de la moquette et des murs, il lui était apparu que l’émouvaient surtout les intersections fortuites des lignes artificielles ; traînée d’avion coupant à angle droit la flèche en rotation d’une grue de construction bleue, brisées des réflexions dans le verre des Mercuriales, à la porte de Bagnolet, courbure du métro aérien de la ligne 2 se heurtant aux immeubles anciens et bas de la place Stalingrad, au crépis maladif et fenêtres croisées de gros étais de bois, tamisage de la ville au treillis des hautes grilles des terrains de sport. Dans ce monde sans profondeur, elle trouvait un beau raisonnable, furtif, acceptable et subitement sensuel, comme le frôlement involontaire d’une main que l’esprit transforme en caresse, à l’ouverture des portes dans un transport bondé.

Elle ne supportait ni les grisailles opaques des journées de novembre, ni les grandes masses bleues sans mélange des chaleurs de juillet. Elle aurait aimé comme les chattes connaître des chaleurs et râler en se frottant aux murs, sentir le sang métronome, à chaque tic flux, à chaque tac reflux, à cela aussi l’oppressive nature avait dit non.

Elle allait vers une nuit certaine, et attendait avec une impatience d’enfant de noël les nuages du crépuscule. Elle souhaitait être hésitante, dire des nuages qu’ils étaient : comme du coton hydrophile premier prix, comme un fruit mordu trop vite du bout des dents, quand on ne veut pas que le jus coule sur les doigts ; se tromper d’image.

Vous pensez que les animaux que vous y voyez sont des amusements d’enfants oisifs ?

Sa vie maintenant ratée, elle ne cherchait plus à voir ces bêtes cachées dans le ciel, mais à se souvenir de la peinture. Aux ouates compliquées du XVIIIème siècle, traversées d’éclairages divins en rose orangé toujours identiques, elle préférait les effilements lointains et doux de la pietà de Konrad Witz, ou de son continuateur. Elle continuait à vivre, remplaçant ainsi la toile du monde par le réel de l’analogie. Une fois trouvé l’auteur des nuages tout s’accordait dans la substitution, le paysage de pylônes télégraphiques, flous dans la vitesse du déplacement, étaient les croix où pendaient les larrons, les champs moissonnés la place vide s’ouvrant devant la tour gothique ; le champ clôt de la nature l’exaspérait, seul l’esprit savait déplier le monde.

Elle ne voulait plus jamais travailler mais se perdre dans le secret métaphorique des choses, les recouvrir de l’épais rideau de serge bleue où tout se projette, même si, pensait-elle, se trouve derrière une suite infinie de rideaux, comme deux miroirs en vis-à-vis faisant un infini de salle de bain.

A l’exaltation du crépuscule succédait en elle une terreur de femme pavillonnaire, d’échappatoire impossible, elle serait incapable de fuir, comme elle était incapable de quitter le centre commercial sans y avoir rien acheté, même une paire de chaussette, même un livre.

Une campagne liquide s’ouvrait devant elle, champs affreux de terre épaisse, touffes éparses, bosquets lointains et opaques, grandes balles de paille. Elle voyait dans le bord rural des routes une réserve d’inquiétudes et de violences à venir. Bêtes affamées à l’affût, malfaiteurs en fuite d’une centrale pénitentiaire isolée, visages creusés de fatigue et de soif, paysans en salopette de travail, fourche à la main, monstres chtoniens d’une horreur indicible.

A la tige rigide de plastique noir liant le rétroviseur central au pare-brise pendait un saint Christophe de métal doré, las de porter le Christ, ses pieds nus venaient s’endolorir sur les pierres au lit de la rivière, chaque pas lui tirait une grimace qui faisait de son visage de saint un visage de clown en représentation. Jamais elle ne se laisserait souffrir ainsi même à porter un Dieu.

Elle finissait par croire que la liberté était une tristesse et que la petite ville floue qu’elle voyait là-bas dans l’arrondie de la baie serait un asile acceptable pour y attendre la résignation et l’appel de son mari qui tardait tant à s’inquiéter.
Elle dormit à l’hôtel du port, passant la soirée à compter les bouquets, puis les fleurs et enfin les feuilles composant le motif du papier peint. Cela avait été si bref, qui s’en était aperçu ? A qui avait-elle manquée ? Quels mantras devait-elle répéter pour que le monde disparaisse sans qu’elle ait à mourir ? Souffrir l’effrayait tant, mais elle n’avait pas la patience de la prière, elle s’endormit au rythme du réveil mécanique.

A son réveil le ciel se déchirait, le monde avait disparu.

Les crêperies, les stations services et les bazars de la plage avec seaux, pelles et râteaux avaient été remplacés par une forêt de pins noirs. La brume gluait tout, serrait ses doigts, oppressait sa poitrine, elle était nue. La liberté l’avait déposée là, prête à mourir, nue sur la mousse d’une berge de fleuve forestier, parmi le froid, les pierres et la foule des animaux sauvages guettant cette chair blanche et inédite. Les ours en affût seraient les premiers à bondir, assommant d’abord et découpant ensuite, inattentifs à ce qui fût cuisse et avant bras et tête et épaule, prenant autant de chair que de coups de dent. Inattentifs aussi aux crèmes longuement enduites pour effacer le temps, aux parfums si longtemps portés qu’ils avaient altéré et presque gâté la chair. Les hérissons, les mulots, les fouines, les ratons laveurs, ces animaux du mardi après-midi de la télévision, la dévoreraient-ils aussi ? Qu’importe, l’effrayait surtout le festin à venir des larves, l’affairement des scolopendres, le bruissement humide de la multitude de pattes, la méticulosité détersive des insectes.

Elle rejoignit la route nue, prit un camion et traversa le monde en sens inverse. Elle pensait à rentrer maintenant. Mais elle n’y parvint pas, réveillée par la musique aigrelette d’une comptine mécanique, elle n’eût que le temps de voir le chauffeur dormir et les bottes de paille se dresser comme un mur très ancien, une maçonnerie cyclopéenne.

texte et image (sauf si mention) : Pierre C. - 30 novembre 2009




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