SuMa 3. la grèce


SuMa c’est le monde. c’est le réel de la nécessité haïe, qu’il faut rêver de mots pour penser un peu.

Réel du supermarché, du nœud autoroutier, des caddies sonores, mais tout n’est pas malheur, nous avons le langage, pour déplacer la guerre - et rire un peu

Je suis la Grèce. Les maisons sont également blanches, d’une blancheur éblouie, comme un homme malade de fatigue, comme les signes peints dans les tunnels du métro, dans l’obscur intervalle. Longs rectangles blancs, signalisation professionnelle et précise, incompréhensible. Vous suspectez une obscurité volontaire des services du métropolitain ; cabale des rails et des pneumatiques souterrains, double sens utile pour une prochaine guerre imminente, penser à sympathiser avec un agent RATP. Un rond barré d’un trait horizontal en son centre, image proche du logotype du métro londonien, et un autre beaucoup plus grand et beau, ressemblant à une portée rouge à trois lignes. Le matin de fatigue de travail et d’ennui ne permet pas toujours la lecture, pour chaque mot pris, vous tentez un regard à quelques centimètres au-delà de la vitre, marquée de la peau grasse des fronts appuyés à la même hauteur par des gens de même taille, assis nos écarts se réduisent. Les jambes sont moins égales que les bustes, tirer une politique de cela. Le regard verse au-delà des reflets brillants et atténués, voisines à l’envers.

Devant vous une rue descendante, en pavés. Le ciel est une masse bleue uniforme, presque indistincte, un chat sur un muret dort. La chaleur ne pèse plus, trop de chaleur pour la sentir encore, chaque mouvement fait sortir de soi, trancher dans l’épaisseur de la chaleur, c’est le corps qui est brûlant et l’air doux, c’est le corps qui est chaleur, et le ruissellement des pores ouverts comme des bouches refoulant l’air et l’eau. Maisons blanches aux toits plats, coupelle bleue de l’église, la mer se devine d’un bleu autre que le ciel. Vous irez vous baigner, suivant l’escalier raide qui mène à la plage de pierres. Elle vous semblera froide depuis la chaleur où vous êtes enfermé. Ébloui des reflets, vous y resterez jusqu’à l’amollissement ridé de la pulpe des doigts. Allongé dans l’eau, suspendu en lisière du souffle de l’air et de la caresse de l’eau, vous dérivez, vous n’êtes nulle part, séparé de rien, vous êtes sur la carte les pointillés de la frontière, ligne d’existence théorique, norme, convention, vous êtes la rivière coupée à moitié dans l’esprit des propriétaires des terrains qui la bordent, propriété d’usage seulement. Krill devenu, vous attendez, Jonas, la baleine ou le kraken bouche ouverte, pour sentir la pestilence des poissons en décomposition au fond de l’estomac, vous y croiserez d’autres noyés de bleu, d’autres comme vous perdus d’être allongés dans la presque couleur du ciel.

Revenu à la terre, il suffirait d’attendre l’écoulement du monde sous le parasol multicolore, venu de Chine en conteneurs, ces briques parfaites de vrac qui font du monde un Lego de marchandises. Plissant les yeux face au soleil vous apercevez le bateau de boîtes qui roule sur l’horizon. Très au-delà de ce qui peut être vu, un marin repose ses mains huileuses sur un tube d’acier rouillé dont la peinture s’écaille par plaques régulières dessinant des cartes perdues de pays informes où l’on ne reconnaît ni le papillon de la Hongrie, ni la reine Victoria régnant sur l’Europe, ni aucun légume courbé, aucun animal penché dont la forme apparaîtrait avec suffisamment d’évidence qu’il ne soit pas la peine d’incliner tête et cou. Mais aucune queue de tigre venant se prendre dans les pattes d’un éléphant dressé. Quel sentiment ce peut être de se tenir au bord du monde, peut-on craindre de tomber dans le néant ?

Cette rue pavée qui descend et ce ciel trop bleu, les murs blancs sous le film de celluloïd, par tous ces signes de semblance vous me voyez Grèce. Le bas de l’affiche est roulé et maculé de boue ; le long du chat qui dort de petits caractères noirs copyrightent et datent, 1985. Cette image à vos pieds qui l’a amenée là ? Au mur de quelle chambre d’enfant devenu trop grand, dans quel salon, dans quels water-closet ?Y avait-il dans cet appartement, les maisons sont rares par ici, une fenêtre à gauche de l’image, un paysage de comparaison ? Cette image où nul de vit, cette certitude d’Eden figé, de vacances à portée servait-elle à substituer une rêverie à ce monde-là ? À gauche le bleu, à droite le monde, se jeter par la fenêtre ou par l’image ? Mais quoi ? D’un côté l’image fabriquée par milliers d’un éternel été d’oisiveté bleue et de l’autre le pays monochrome des fumées et frimas ?

Seuls ceux qui n’y sont pas, qui n’y vivent pas voient ainsi le monde d’ici, ceux qui depuis leur autos noires, brillantes, rouillées, à grosses roues, à embrayages fatigués, ceux qui mourront au prochain carrefour et en attendant glissent depuis l’autoroute en surplomb vers le périphérique, vers Paris, rejoindre les bureaux de la transparence et du contrôle. Ils ignorent la Grèce à leurs pieds, ne savent d’ici que le centre commercial où ils viendront un prochain samedi et partiront las des enfants en furie, des lumières crues, des neufs escalators couverts de chariots métalliques, de cabas en toile plastifiée, de regards vides glissant sur le faux marbre. Ils maudiront le ticket de caisse de quarante centimètres et chercheront une cause à tout cela.
Vous restez immobile, les bourrasques puis mille personnes s’engouffrent glacées dans la bouche de métro de la station Gallieni. Les bras lourds et tendus par la marchandise, la mangeaille, la quincaillerie, les olives à la grecque, le tsatsiki, ils emportent le monde. Le demi-jour d’octobre s’efface, sous les jambes ouvertes de l’autoroute, les vendeurs de bibelots rangent leurs tours Eiffel, leurs ceinturons en cuir marron.

Devant l’image roulée dans la boue et les eaux irisées d’essence vous aussi vous rêvez, comme a rêvé de longues heures dans un demi-sommeil de sieste toxique le jeune homme aux cheveux longs et jeans serrés bleu pâle en 1987. La mer se corne, les maisons plient, la mer bruissante à vos pieds nus se retire alors que s’enroule poussée de la pointe de votre chaussure l’affiche déchirée.

texte et image (sauf si mention) : Pierre C. - 9 février 2010




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