Ne pas y arriver (à partir de Pynchon)


"Je n’arrive pas à y croire, Oed, finissait-il par dire. J’essaie, mais je n’y arrive pas"

Lire le Lot 49 et voir l’évidence que nous ne nommions pas : l’idée que nous n’y croyons pas. Mucho Maas, tant et plus, le compagnon d’Oedipa, dit cela, à propos de son travail chez un vendeur de voiture d’occasion, l’expression apparaît brièvement, au début du roman. Bien sûr face à un tel travail nous non plus n’y croirions pas ; cependant la formule porte loin, justesse et précision d’un poison.
Poison qui nous convient, nous trouble la vue sans nous achever, sans nous pendre, mais duquel on ne peut se remettre puisqu’il crée dans l’organisme une différence, un écart, entre ce qu’est devenu celui qui l’a ingéré et celui qui ne l’a pas lu.

Il ne s’agit pas d’un soupçon méthodiquement entretenu par un fonds théorique, par une armature spéculative nous invitant à douter de tout ; ne pas y croire ce n’est pas douter, c’est ne pas y croire ; tant que l’on doute la question est encore posée, on tamise le douteux et le sûr à l’aune du critère choisi.
Ici : regret de la distance, perte de l’immédiateté du fonctionnement du monde, de son organisation ; ce ne sont pas les choses mais leur structure qui nous échappe. Ne pas y croire, ce n’est pas du cynisme mais de la mélancolie ; jamais plus malins que les faits, les choses, les textes, les gens ; nous ne disposons pas d’outils théoriques nous permettant de leur assigner a priori un rôle, une fonction, une signification ; ça c’est le travail du cynisme.

Le cynique n’est jamais déçu, jamais surpris, et quand on lui dit que tous les textes sont faux (texte du monde, de la littérature, la psychanalyse) il dit "mais bien sûr qu’ils sont faux, ce sont des textes."
La mélancolie tient au fait que nous voudrions y croire, et nous voudrions y croire à proportion des efforts que nous accomplissons ; dans le tourbillon final où Oedipa ne sait plus si elle a affaire à un complot considérable ou à une plaisanterie disproportionnée, c’est au complot, à la machination historique, qu’elle veut croire ; L’idée du complot, voilà ce qui seul peut rapiécer la toile trouée du texte du monde, unifier le sens en raccordant les éléments par une explication souterraine.
Les semaines passées à chercher, trouver, perdre, égarer des signes, ne peuvent avoir été passées en vain, pour le seul bénéfice d’une plaisanterie.
Elle s’y refuse, comme s’y refuse le lecteur ; je n’ai pas lu ces pages, suivi ces méandres de langue, découvert les Thurn & Taxis et le monopole des courriers dans le Saint Empire Romain Germanique, pour qu’un diable sorti de sa boîte nous dise que "c’était pour rire".
Nous refusons la déception du "Oh, mais tout cela n’était qu’un rêve !"
Ne pas y croire c’est constater l’écart sans l’avoir vu se creuser, c’est se rendre compte que l’on ne peut plus adhérer au sens des choses ; distance devenue telle que tendre la main ne suffit plus.
Devant Oedipa, devant nous, se déploie le kampfplatz des interprétations ; Fabrice de ce monde nous les regardons de loin, sachant qu’il n’y aura pas de vainqueur.
C’est à l’échelle dérisoire de nos vies et à celle, irreprésentable, du monde comme totalité que la bataille à lieu.
Certains se lèveront pour venir suggérer avec courtoisie et fermeté que, peut–être, ce sont ces outils qui ont creusé l’écart, tout livre est une pelle.
Ils n’auront pas tort.

Un pas de côté, un pas plus avant
Regret de la distance, perte de l’immédiateté du fonctionnement du monde, de son organisation ; ce qui nous échappe : pas les choses mais leur structure, leur organisation, leur cosmétique. Nous ne sommes pas fous, nous avons un travail, un salaire, nous buvons nos bières dans des verres à bière ; le monde n’est pas clivé, nous le touchons, mais ne le comprenons plus en tant qu’ensemble.
Pourtant, quelques que soient les symptômes, on ne parle pas ici de psychose, pas de perte de l’évidence naturelle.

Pas de coté, pas plus avant.
Ne pas arriver à y croire c’est avoir brisé le fil d’intelligibilité qui rendait ce monde vivable, c’est connaître les mots et ne plus savoir faire des phrases, c’est reconnaître le morceau de nuage dans la pièce de puzzle et ne pas savoir composer un ciel.
C’est systématiser l’expérience que nous faisons chaque jour de faire fonctionner des objets sans savoir comment ils fonctionnent (même le spécialiste qui sait comment fonctionne tel, ne le sait pas pour tel autre)

Précisons pour écarter et s’enfoncer : écarter le surplomb de la croyance religieuse, écarter la question du réel, oui comme cela d’un revers de main.
Car il n’y a pas de question du réel, puisqu’il est idiot, simple.
Et préciser : il est dit que l’impossible est d’arriver à y croire, l’impossible n’est pas d’y croire, mais d’y arriver, c’est-à-dire, parcourir le chemin, être pris dans le flot.
Celui qui y croît ne cherche pas à y croire ; dire "je n’arrive pas à y croire" c’est produire l’impossibilité en l’énonçant.
Le croyant ne glisse pas de "y", il croit, l’objet déjà inclus dans le verbe.
Aussi écarter l’infinitif, puisque la formule dit "Je n’arrive pas à y croire".
Il n’y a pas de telle formule à l’infinitif, elle doit passer par une bouche pour ne pas être un problème ni une question, mais la voix portée d’une vie perdue d’avance

Et le rêve ? Pas les rêves à pollutions nocturnes, mais le rêve que nous faisons d’être ce que nous ne sommes pas ; rêve médiocre soigné et enseigné par le monde, rêve d’être une singularité reconnue par sa production, rêve d’une vie possible avant sa réalisation rêve pour pouvoir dire, plus tard : "ce n’est pas la vie dont j’avais rêvé.". Absence de convenance des choses, qui ne conviennent pas et deviennent inconvenantes.
Ce n’est pas la question du réel, c’est la question de la représentation, c’est l’impossibilité de vivre dans la représentation qui est donnée extérieurement par la consommation et intérieurement par l’éducation, peu de temps maintenant avant que les deux ne fusionnent.

L’erreur serait de croire que l’impossibilité où nous sommes d’arriver à y croire nous conduise à l’impuissance ; oui, le plus souvent ; néanmoins.
La puissance retorse du Lot 49 tient à ce qu’il fût lui-même écrit sans y croire, présenté par Pynchon, comme un "potboiler", destiné à faire bouillir la marmite.
Mais c’est une marmite de sorcière.

texte et image (sauf si mention) : Pierre C. - 29 juillet 2011




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