unpublished 3 : la fièvre


Tous les mercredi sur deux, Sébastien Ruiz et Claire Streit envoient un morceau de musique (Sébastien) et une photographie (Claire). C’est la série Unpublished. Nous enverrons des mots pour les accompagner, et écouterons les deux ensemble.

MP3 - 3.1 Mo

La ville est tremblante, jaune de fièvre.

Elle qui bruissait. Partout des enfants, des chiens, des gens, des voitures, des insectes volants, partout et dans tout le temps et ceci mélangé.
La brume et la poussière font du monde une suffocation spectrale, jaune, un voile brûle-poumons rend la respiration solide, gravillonneuse ; remontant le cours les barges du roi en apparat, palanquins dressés, glissent au rythme des rameurs, au bout d’arbres immenses les hélices des long-tail moulinent une eau épaisse, poisseuse, en odeur et couleur.
Ce que l’on prend pour la surface vitreuse, blanchie, vitrifiée du fleuve, ce sont les poissons morts dont les écailles serrées luisent.

C’est un tremblement qui bruisse ; un timbre, frappé par un marteau mécanique, sonne.

Un serpentement de terre mène à la tour. Entre les pierres, au pied d’arbres noircis, des cadres photographiques à bords sombres exposent des visages en noir et blanc, ayant appartenus à des gens jeunes et morts, rarement souriants ; papiers mouillés et fleurs fanées les accompagnent.
Une odeur d’herbe coupée de frais soutient le halètement du grimpeur.

Sur la plate-forme, au sommet, de petites cloches votives en laiton répandent en tintement espoir remerciement et bonheur, nous n’en aurons plus besoin.

Maintenant la ville est vide, toute cette fièvre est vaine, les voitures abandonnées garées, aucune lumière aux fenêtres des hautes maisons, aucun bureau derrière le verre. Ils ont retiré le pont, coupant la ville du monde comme un membre gangrené. Réfugiés sur les collines du rivage, ils doivent la regarder flétrir.

Un affreux goût d’encre me remplit la bouche, une âcreté qui assoiffe et se tourne en nausée. Me voici convulsif redoublant le tremblement du monde ; comme je voudrais maintenant atteindre les pelouses rases du parc, m’allonger sous les arbres, voir osciller les cônes blancs des fleurs de marronniers ; qu’un dernier spasme m’exhale, que je m’abandonne dans cette vapeur métallique.

Alors qu’un souffle s’écoule, je sens étendu les pierres tièdes où mon dos s’appuie ; coupé, séparé, je ne vois plus le ciel figé, mes yeux ont dû se retourner dans leurs orbites, qui me regarderait me verrait blanc, ce n’est plus la peine de fermer les paupières.

La ville me gagne en tremblement.

texte et image (sauf si mention) : Pierre C. - 11 mai 2009




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