semanal 1


Nous disons nous parce que nous n’existons pas

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Dans la nuit d’avril à vingt trois heures, un hélicoptère vole, tourne et ronde au dessus du vingtième arrondissement, assez bas pour que se reflète dans l’immeuble de faux marbre gris d’en face le clignotement rouge des aéronefs.
Défense passive.

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elle passe à 12h23 tous les jours où nous sommes là à écrire, alors on peut imaginer que c’est bien tous les jours, elle dit au téléphone son exaspération haineuse de Philippe qui ne cesse de l’enserrer dans les rets de sa manipulation ; elle n’est pas dupe et qu’elle parle si fort le confirme, le plaisir manifeste du récit contredit-elle la douleur vécue ?

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Sourd de musique, c’est au tremblement de genoux croisé, au rougissement progressif de l’oeil, à l’agitation de la main libre pinçant et froissant le tissu et à la façon dont les lèvres ne forment plus parallèles que nous supposons un échange téléphonique de rupture amoureuse.

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Au café, quelques hommes à lunettes discutent des possibilités restantes d’enlaidissement du vingtième arrondissement. D’une vulgarité spontanée et professionnelle (« depuis le temps qu’on flirte il va bien falloir qu’on tire un coup »).

"l’idée c’est de faire une opération tiroir, à phasage précise l’autre, zone par zone on lève les objections, on regarde les lots et on parle négociation, expropriation.

Le problème est que ce sont des zones à gypses, la préfecture demande des sondages à 60 mètres".

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Il existe deux recours contre la présence au monde à laquelle les transports en commun ne cessent de contraindre : le battement de paupière à vitesse lente et une brisure particulière entre la main serrant la barre d’appui et le poignet, laissant accroire qu’on ne la tient pas, mais qu’on tolère qu’elle touche la main.

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le jour se lève - Marcel Carné - 1949

Un bord de cheminée raconte le film, Jean Gabin a un ours en peluche, une broche de patte de verre, prix de la virginité, et une glace est brisée d’une chaise.

Si le type ouvrier de Gabin a survécu au-delà de sa disparition sous la forme casquette et pince à vélo, celui de Jules Berry est pour nous d’une étrangeté supérieure encore à sa veste pied-de-poule à épaulettes, artiste de music-hall en banlieue, dresseur de chien devant salle pleine fumante sans télévision.

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united red army – Koji Wakamatsu - 2009

Dans un bar en formica bleu-roi, le barman en grand tenu de pauvre chic, s’entend « le temps de cerises » chantée en français par une Japonaise. Deux femmes et plus tard une femme et un homme parlent de leur goût de la révolution et du désir de devenir des soldats de cette révolution.
Mais c’est avant le camp dans le chalet, quand le goût de la pureté devient ce qui il est nécessairement, en religion comme politique, une haine de l’impur et le goût de l’extermination en son sein. Réunis pour préparer une guerre qui n’éclatera jamais puisqu’ils doivent la produire, ils se détruisent dans une violence à main nue parée du nom d’autocritique. Pour ses yeux langoureux et ses lèvres expressives, une jeune femme devra défaire son visage de ses mains, et le fera.
Quand tout le monde sera mort et que la neige glacera ceux qui restent une prise d’otage médiocre justifiera le point de vue de l’oppresseur.

texte et image (sauf si mention) : Pierre C. - 8 juillet 2009



    semanal 1
    26 juillet 2009, par D _

    texte splendide et photo coherante, je trouve ce morceau tres fort.

    D




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